Bilan – Premier volet 2009-2010

FORUM SUR LES MUSIQUES DU MONDE
Présentation du 27 avril 2010 – Maison de la culture Ahuntsic-Cartierville

Yves Bernard, journaliste au Devoir, chroniqueur, auteur, animateur radio et spécialiste des musiques du monde.

Ralph Boncy, chroniqueur et auteur dédié aux musiques du monde, animateur-programmateur et responsable d’Espace Monde à Espace Musique.

Monique Desroches, professeure titulaire en ethnomusicologie à la Faculté de musique de l’Université de Montréal.

Bruno Deschênes, compositeur, musicien, ethnomusicologue, journaliste, spécialiste des musiques du monde.

Élizabeth Gagnon, réalisatrice et animatrice radio depuis 35 ans, conceptrice d’émissions consacrées à la chanson, aux musiques traditionnelles du monde et au documentaire radio.

Liette Gauthier, musicienne, compositrice, fondatrice/directrice artistique de MMM (1990-2009) et agente culturelle à la maison de la culture Ahuntsic – Cartierville depuis 1994.

En bref

Cette première rencontre du Forum sur les musiques du monde 2010 a commencé par une mise en contexte de Liette Gauthier à propos de la situation des musiques du monde à Montréal, suivi de celle des cinq panélistes invités. À la lumière des discussions de Liette et des cinq panélistes, un consensus a rapidement fait surface sur plusieurs aspects de ce phénomène musical, dont le premier a trait au fait que l’expression « musiques du monde » est devenue un fourre-tout dans lequel on y place toutes les musiques inhabituelles, dont on ne sait pas trop quoi penser, parfois même afin d’être « politiquement correct ».

Élizabeth Gagnon, notre première panéliste, indique qu’il n’existe pas de musique fermée sur elle même : toute musique est vivante et est avant tout un phénomène collectif dans sa genèse, bien qu’elle soit un phénomène identitaire dans sa création, tel que le suggère aussi Yves Bernard, ou individuelle dans son écoute, comme le suggère Ralph Boncy. Il y a malheureusement une profonde méconnaissance et parfois un mépris de ce que sont les musiques du monde.

De la recherche de catégories peut résulter en une ghettoïsation.
Pour sa part, l’ethnomusicologue Monique Desroches indique que l’expression « musiques du monde » varie selon le point de vue (musiciens, diffuseurs, médias, producteurs, les subventionneurs et même les chercheurs), la rendant donc confuse et vague. Il est difficile de vraiment bien la cerner et la définir dans le contexte social, culturel et musical actuel avec ces différents points de vue qui ne convergent pas toujours, une perception que Ralph Boncy partage.

En bout de compte, les musiques du monde sont pris entre deux courants qui peuvent s’exclure mutuellement : l’expression d’un localisme musical face à un mondialisme effréné, soit David devant Goliath, une situation devant laquelle le musicien tente de trouver sa place face à une mondialisation.

De son côté, Yves Bernard suggère que cette appellation n’est pas un genre ou un style, mais un chapeau qui renvoie à des centaines de genres et de styles musicaux. Selon lui, les musiques du monde sont une expression identitaire de groupes et/ou de musiciens face au monde, elles ne réfèrent pas à une seule et unique expression, mais à une expression diversifiée, venant de sources les plus hétéroclites et hybrides. Dès que deux musiques se rencontrent, cela devient une nouvelle musique, une nouvelle forme d’expression, une nouvelle tradition. Pour sa part, Bruno Deschênes, appuyant les autres panélistes, ajoute que l’Occident impose ses catégories, sa vision de toutes ces musiques ; elle exige qu’elles deviennent comme les nôtres ! Par conséquent, les catégories qu’elles implantent et imposent sont nos catégories, servant nos besoins, incitant donc au phénomène de ghettoïsation mentionné par Liette Gauthier et Élizabeth Gagnon. Le problème avec cette expression est qu’elle cherche à mettre les musiques occidentales au-dessus de toutes les autres, comme si elles étaient supérieures. Et finalement, Ralph Boncy suggère pour sa part que l’expression « musiques du monde » sous-entend le reste du monde dépendamment du point de vue et de l’endroit où l’on se trouve, les musiques autres deviennent donc des musique indigènes : nous sommes tous l’indigène d’un autre. Le métissage musical est tellement fort qu’il est pour ainsi dire impossible, pour cette raison, de vraiment catégoriser ces musiques. À l’appui des propos d’Élizabeth Gagnon, il suggère qu’il y a plusieurs formes de catégories : académiques, politiques, sociales, culturelles et personnelles, mais que l’amoureux de musique écoute ce qu’il aime, indépendamment des autres catégories.

RÉSUMÉS DES PANÉLISTES

LIETTE GAUTHIER
Liette Gauthier présente les objectifs de la rencontre et du forum 2010, soit mettre en place des cadres de références et des outils qui permettront de proposer des façons de promouvoir les savoir-faire et les comment-faire des artistes d’ici auprès des diffuseurs, des subventionneurs et des intervenants de l’industrie. Elle indique que le Forum 2010 fait suite à des rencontres ayant déjà eu lieu en 2009. Plusieurs problèmes avaient alors été relevés.

Définir les musiques du monde
Les musiques du monde sont un fourre-tout occidental de toutes les musiques des autres, de ce que l’on ne sait pas : musiques populaire, savante, traditionnelle, folklorique, métissée, urbaine. Le terme dessert mal les artistes et le développement de la discipline. Il y a 20 ans les musiques de l’Inde ou d’Asie étaient dans la catégorie Variétés et côtoyaient l’art du Cirque. Ma première subvention pour MMM venait du Ministère des loisirs de la chasse et de la pêche. Le milieu a quand même beaucoup évolué.

Croyances et préjugés
On dit qu’une musique est vraiment une musique du monde lorsque l’un des membres d’un groupe est natif (du pays d’où est originaire la musique). De même, une musique interprétée par un musicien occidental n’est pas considérée comme une musique du monde même s’il en détient les savoir-faire. Il y a confusion entre le produit musical et l’origine ethnique de l’interprète. Aujourd’hui, on voit poindre, particulièrement au Québec, la catégorie « diversité » cohabitant avec les disciplines musique, danse, théâtre, etc. Il faut se questionner.

Lorsqu’un musicien vient d’ailleurs et fait dans les musiques du monde, il est nécessairement en émergence et même après 20 ans de métier. Les chansons interprétées dans une langue autre que le français se retrouvent dans la catégorie musiques du monde. Même chose pour un interprète venu d’ailleurs qui chante en français. Ainsi, Corneille, Linda Thalie se retrouvent dans la catégorie musiques du monde, alors qu’ils font de la chanson.

Il existe un immense fossé entre les créateurs de musiques savantes d’autres cultures du monde et les créateurs de musique savantes de tradition occidentale (classique / contemporaine). Il n’est pas rare sur des jury que les musiques savantes telles  les ragas et talam indien, les maqâmat d’Asie centrale,  les radifs iranien, la musique de shakuhachi japonais, gamelan javanais, etc., soient classées dans la catégorie musiques du monde et se retrouvent chez Musicaction avec des artistes issus de la pop .

Constat
Le manque d’outils d’analyse d’une œuvre à tout les niveaux, et l’engouement populaire que connait le genre, font que même les musiciens eux-mêmes présentent leurs produits comme musiques du monde, épicées et ensoleillées !

Il y a un manque d’informations chez les diffuseurs et les subventionneurs en ce qui a trait aux musiques du monde, même si la situation s’est considérablement améliorée comparativement à il y a 20 ans. Nous retrouvons surtout un manque d’outils, de connaissance et d’expertise dans l’analyse et la reconnaissance de ces musiques, autant au niveau des jurys, des diffuseurs, des subventionneurs que des intervenants de l’industrie.

Pistes de solution
Les rencontres de 2009 ont ainsi permis de proposer des pistes de solution à cette lacune, à commencer par définir ce que sont et, tout autant, ce que ne sont pas les musiques du monde, voire comment les différents programmes gouvernementaux définissent et reconnaissent les musiques du monde, quels barèmes ils utilisent, et surtout ceux qui sont à améliorer. Voire également comment sensibiliser les musiciens à la nécessité :

  • d’une démarche vers une reconnaissance collective plutôt qu’uniquement individuelle ;
  • d’un répertoire des réseautages et des façons de faire via les diasporas ;
  • la création d’un événement rassembleur pour sensibiliser les diffuseurs, les subventionneurs, les intervenants de l’industrie, les médias, les politiciens, etc.

L’événement pour trouver ces solutions sera le Forum des musiques du monde 2011 qui proposera des conférences, des ateliers, des classes de maître, etc., afin de mieux promouvoir et de mieux faire connaître les musiques du monde à tous les niveaux. Ce forum permettra à tous les intervenants impliqués dans la promotion des musiques du monde de s’asseoir aux mêmes tables et de se parler lors de plénières.

ÉLIZABETH GAGNON
Élizabeth Gagnon débute sa présentation en indiquant que nous sommes l’indigène d’un autre, à savoir que la musique québécoise est de la musique du monde pour les autres avant tout. Les groupes québécois existent à cause des autres pays pour lesquels elle est une musique du monde et non à cause du public et des médias québécois. Elle indique aussi que les musiques trad influencent les musiques populaires, ainsi que les autres musiques traditionnelles. Autant la musique québécoise s’enrichit de musiques autres, autant ces musiques sont enrichies de notre musique, sans oublier l’influence de toutes ces musiques sur les musiques populaires, c’est-à-dire commerciales. Où et comment pouvons-nous donc classer les musiques du monde sans tomber dans la surnomenclature ? Par exemple, le québécois-africo-celtique ! En fait, avec la mondialisation, les notions de traditionnel et de musiques du monde sont très élastiques. Elle suggère simplement de parler de rencontres de cultures, surtout que toute tradition se conjugue uniquement avec le nous collectif, et demeure vivante en continuant à jouer un rôle social, culturel et économique. Il y a une profonde méconnaissance et un grand mépris de ce que sont les musiques du monde, parce qu’on ne sait pas où les mettre, quoi en faire. Selon Élizabeth, nous pouvons mieux apprécier les autres lorsque nous pouvons apprécier notre patrimoine, notre histoire. Le problème des musiques du monde n’est pas chez les musiciens, mais dans l’oreille de ceux qui catégorisent. Par conséquent, il faut à tout prix éviter la ghettoïsation des musiques du monde, en leur accolant une étiquette très limitative. Ainsi, en réponse à la question les musiques traditionnelles font-elles partie des catégories de la famille des musiques du monde, Élizabeth indique que toute musique est vivante, elle est une représentation d’un nous collectif et non d’une simple individualité musicale. Trop catégoriser les musiques revient à les ghettoïser, à les mettre en boîte. Une musique est une expression collective avant d’être une catégorie, la catégorie vient de ceux qui l’écoutent.

MONIQUE DESROCHES
Monique Desroches, ethnomusicologue, tenter de cerner le problème entourant l’expression « musiques du monde », expression qui est remise en question par l’ensemble de la communauté ethnomusicologique. Selon elle, nous pouvons distinguer trois niveaux à cette expression :

  1. Un premier renvoie à la recherche sur la musique du monde (entendons par là, sur les musiques du monde, quelqu’en soit la nature le genre… musiques occidentales et non occidentales, souvent transmises oralement, mais pas toujours (Inde, Corée, Chine).
  2. Le 2e serait le label marchand « musique du monde » proche de celui de la World Music.
  3. Le 3e serait le qualificatif «musique du monde»… qui, paradoxalement, renvoie à la musique d’UN monde. Musiques traditionnelles, musiques trad, folklorique, etc.

Monique Desroches s’attache ici aux deux dernières acceptions : soit « musique du monde » comme représentative d’un groupe social donné et le label marchand, « musique du monde ».

Selon elle, l’attribut musiques du monde est non opérationnel parce qu’il est trop vaste et trop flou. Est-il un genre musical ? Sa réponse est non. Ce concept vient d’une nécessité bien réelle de donner ses lettres de noblesse à une musique qui était assise entre deux chaises. Pas classique, ni populaire, ni jazz. Elle n’est pas convaincue toutefois que le label world music a connu le même sort, car il renvoie à un style, à des attentes précises du public, à des modalités de production, à des façon des faire en studio, etc.

Prenant exemple de l’évolution du groupe la Bottine souriante, elle indique ainsi que démontré dans le mémoire de son ex-étudiante, Monique Provost, qu’au début de sa formation, le groupe répondait à la catégorie « folklorique ». Plus tard, il sera considéré comme faisant de la musique traditionnelle, puis après il sera qualifié de « trad », pour se retrouver enfin chez certains disquaires dans la rubrique « World Music ». Elle ajoute à ce sujet que cette dernière étiquette peut être vue chez certains musiciens comme une sorte de consécration, gage d’une popularité artistique.

Selon elle, les musiques du monde participent de deux grands courants : 1) un localisme musical qui prend la forme d’un retour aux sources ; et 2) une mondialisation qui est axée sur la logique du marché et qui, à l’opposé, du point 1, neutralise les sources culturelles d’une musique. Comment pouvons-nous alors définir l’authenticité dans tout cela ? Pour qui et par rapport à quoi une musique peut être considérée comme authentique ? La société et les valeurs que les musiques sont censées représenter? L’époque où elle a pris naissance avec l’esthétique d’alors, ou celle actuelle avec ses attentes et modalités d’écoute? Ou encore, selon le musicien qui l’interprète avec le regard qui lui est propre? En d’autres termes, on retrouve trois types d’authenticité : 1) l’authenticité collective où la musique doit représenter le groupe dont elle est issue et qu’elle est censée représenter (authenticité à caractère anthropologique et social); 2) l’authenticité temporelle en réponse à l’époque actuelle, à ses goûts; et 3) l’authenticité singulière, personnelle, celle qui renvoie à l’artiste créateur, celui qui réinterprète de façon personnelle la tradition musicale.

Monique termine sa présentation en suggérant une définition de « musiques du monde » qui renverrait à une jonction de l’histoire culturelle, de l’art (singularité du ou des créateurs) et de l’actualisation du patrimoine. Ne serait-ce pas là, une définition de musiques du monde, celle qui favorise la création, la réinterprétation d’un patrimoine tout en étant soucieux du respect d’une tradition ancestrale ?

La réserve que Monique Desroches émet face à l’expression « musiques du monde » concerne son caractère vague dont le contenu varie selon qu’elle soit utilisé par un ethnomusicologue, un diffuseur, un producteur, des médias, des musiciens, ou encore par les gouvernements qui désirent les préserver ou les faire évoluer.

YVES BERNARD
Yves Bernard décrit comment le phénomène des musiques du monde est perçu par les nombreux musiciens qu’il a interviewés à la radio ou dans les journaux. Selon lui, le terme musiques du monde ne représente pas un genre ou un style, mais plutôt un chapeau qui renvoie à des centaines de genres et des milliers de styles musicaux. C’est une expression fourre-tout, mais c’est aussi un repère qui permet de reconnaître des artistes et des pratiques très vivantes. Yves soutient que le terme désigne de moins en moins la « musique des autres », puisqu’un grand nombre de musiques venues d’ailleurs se transmettent, se reproduisent et se transforment ici depuis des décennies. Aussi, les voies d’une nouvelle tradition sont en train de se construire au Québec. Il croit que les artistes de Montréal parviennent à créer les germes d’une musique métis qui lui est propre mais, selon lui, il est encore tôt pour le confirmer.

Il dénombre trois formes de musiques du monde :

  1. les musiques identitaires, soit celles qui se sont fixées à un territoire ou à une culture ;
  2. les identités croisées, les musiques nomades, soit celles qui ne sont pas associées à un seul territoire ou une seule culture ;
  3. il y a l’entre-deux, soit les musiques populaires venues d’ailleurs, incluant celles des différentes diasporas.

Il indique que le métissage musical est le mot d’ordre en musiques du monde par lequel nous ne recherchons plus l’authenticité culturelle d’une musique qui la distingue de toute autre musique, mais nous assistons plutôt à un mouvement d’hybridité où le métissage de sonorités et de rythmes est de rigueur. Ce métissage est cependant inégal : la recherche de hits, des rencontres culturelles où l’Occident domine, une réduction au plus simple dénominateur commun dans plusieurs nouvelles musiques urbaines.

En contrepartie du métissage, qu’en est-il de l’authenticité des musiques du monde ? L’authenticité pour Yves Bernard est relatif puisque chaque culture, chaque société possède sa propre définition de ce qui est authentique. Il est difficile de parler d’authenticité avec l’éclatement des rapports culturels issus de la mondialisation, surtout suite à la commercialisation de nombreuses musiques. Tradition et métissage ne vont pas forcément à l’encontre l’un de l’autre et les deux se recoupent très souvent, même si les lois du marché font en sorte que le danger de l’effondrement des traditions, ou leur isolement, existe.

Yves Bernard appuie l’utilisation du mot musiques au pluriel dans musiques du monde, surtout que la musique ne réfère pas à une seule et unique expression, mais à une expression diversifié, venant de sources les plus hétéroclites et hybrides. Dès que deux musiques se rencontrent, cela devient une nouvelle musique, une nouvelle forme d’expression, une nouvelle tradition.

Les paramètres culturels d’une réalité sociale des grandes villes occidentales sont de plus en plus métisses selon Yves. À un point tel qu’on ne peut parler d’un seul créneau pour qualifier les musiques du monde. Des genres particuliers comme la chanson, la soul et plusieurs autres ont pris racine, et il devient de plus en plus illusoire de ne considérer ses créateurs que comme des représentants des musiques du monde. Ici, les genres éclatent et se fusionnent depuis toujours. Même la musique traditionnelle québécoise est fortement influencée par la musique irlandaise. Depuis les années 2000, c’est l’éclatement : nouvelles musiques du monde, musiques métisses, musiques issues de la diversité culturelle et musiques de la deuxième génération d’immigrants s’ajoutent aux créneaux habituels des musiques du monde. Plusieurs artistes, souvent inspirés par des courants internationaux de mixité musicale ou par l’accès aux nouvelles technologies, parviennent à créer les jalons d’une musique pratique. De nouveaux styles métis apparaissent fréquemment.

Yves Bernard soutient autant l’importance de préserver les pratiques savantes et traditionnelles que de soutenir les nouvelles voies de la tradition. Et vice-versa. Grandes traditions du monde et nouvelles musiques métis : les deux ne vont pas forcément à l’encontre l’un de l’autre et les deux se recoupent très souvent, même si les lois du marché font en sorte que le danger de l’effondrement des traditions, ou leur isolement, existe bel et bien.

BRUNO DESCHÊNES
Bruno Deschênes donne un aperçu de l’évolution des musiques savantes ou classiques des cultures non-occidentales dans le cadre de la mondialisation, tel que le gamelan javanais ou balinais, la musique classique de l’Inde du nord, etc. Ce sont généralement des musiques qui maintiennent leur forme originale, tout en tentant de se maintenir loin des influences occidentales. Elles sont généralement considérées plus authentiques. Malgré cette aura d’authenticité, plusieurs de ces musiques savantes subissent l’influence de l’Occident, même si c’est par la « bande », comme on dit au Québec. Par exemple, l’UNESCO a signé en 2003 une charte de protection du patrimoine culturel et immatériel. Cette charte, phénomène de la mondialisation, est une lame à deux tranchants : oui, elle aide à préserver ces musiques, mais en même temps, les gouvernements «patrimonalisent» ces musiques en définissant ce qu’ils considèrent être leur musique nationale, au détriment de formes de musique tout aussi valable qu’ils considèrent secondaires et moins représentatives de la vision politique que le gouvernement se fait de ces musiques.

L’Occident impose son hégémonie, ses catégories, sa vision de la commercialisation des musiques du monde. Nous reconnaissons qu’il y a d’autres cultures avec des musiques représentatives, mais nous exigeons qu’elles deviennent comme les nôtres, qu’elles plaisent à nos oreilles, si nous désirons les accepter, forçant ainsi ces musiques à changer, à se métisser et même à perdre de leur authenticité afin de répondre à nos besoins. Il faut dire que, pour nombre de cultures, l’Occident signifie modernité et civilité, alors que leur culture signifie un archaïsme qu’il faut rejeter ; beaucoup de cultures ont malheureusement honte de ce qu’ils sont (la Chine et le Japon en sont deux bons exemples). Pourtant l’Occident aurait tellement à apprendre d’elles. L’expression « musiques du monde » est un fourre-tout dans laquelle on flanque toutes les musiques qui ne sont pas comme les nôtres. Les catégories qu’elles impliquent et imposent sont nos catégories, servant nos besoins et non les besoins de ces cultures. Malheureusement, cette hégémonie est telle que ces cultures les acceptent souvent les yeux fermés. Est-il approprié de mettre dans un même panier gamelan javanais, gagaku japonais et reggae ou salsa ? Les influences réciproques entre cultures sont inévitables, nous faisons aujourd’hui face à un phénomène de non retour. L’Occident influence toutes les autres cultures et elles nous influencent en retour, bien que beaucoup refusent encore de le reconnaître. Pourquoi ne pas descendre de notre piédestal hégémonique et mettre ces musiques sur un pied d’égalité avec les nôtres ?

Est-ce que l’expression « musique classique » ne s’applique qu’à la musique européenne et à son arrogance ? Bruno Deschênes ne croit pas. Il existe des musiques savantes dans toutes les cultures, distinctes d’autres musiques considérées populaires, folkloriques ou autres. Ce que l’Occident refuse de reconnaître c’est qu’il n’y a pas de musiques sans monde. Ainsi, les musiques occidentales sont autant des musiques du monde au même titre que tout autre musique. Le problème avec cette expression est qu’en grande partie, elle place les musiques occidentales au-dessus de toutes les autres, comme si elles étaient supérieures à ces autres musiques.

RALPH BONCY
Ralph Boncy présente ici le point de vue d’un passionné de musique, tout aussi bien du point de vue de l’industrie, du diffuseur que du vendeur de musiques du monde. Il y a un problème à étiqueter les musiques du monde. Un musicien comme Egberto Gismonti, qui a des origines libanaises et qui a étudié la musique dodécaphonique avec Nadia Boulanger à Paris, est pourtant considéré comme le musicien le plus proche des indigènes de l’Amazonie. Comment pourrions-nous l’étiqueter ? La musique est plus forte que ceux qui font les étiquettes. Elle avance plus vite que ça. L’expression « musiques du monde » sous-entend le reste du monde dépendamment du point de vue et de l’endroit où l’on se trouve. Le chanteur Sylvain Lelièvre dit dans une chanson qu’on est toujours l’indigène d’un autre, tel qu’Élizabeth Gagnon le suggérait aussi.

Il faut des catégories. Mais les modes essaient de rattraper la musique qui, elle, est devant. Pour une station de radio qui diffuse ces musiques, il faut pouvoir mettre ces musiques dans des catégories, selon des formats basés sur l’hégémonie occidentale. Cette hégémonie amène aussi une nouvelle génération. Les personnes ne sont plus homogènes d’origines. Il est prédit que dans 20 ans, la moitié de la population canadienne aura un parent d’une autre culture. Cela oblige à tout redéfinir, surtout que la société avance plus vite que nos définitions.

« Je ne suis pas ici pour me battre avec l’expression « musiques du monde » ou « world », tout inapproprié qu’il soit, il me sert de repère dans mon travail. »

Lorsqu’un groupe haïtien fait du compa, pour ces musiciens elle est authentique, même s’ils mettent du bollywood dans une chanson. Le métissage est un produit incontournable de la mondialisation. Il est parfois même impossible de définir et de catégoriser des groupes, tellement les musiciens mêmes et les musiques qu’ils créent sont diversifiés. On peut retrouver un groupe avec une ligne de basse sur un chant Guinéen, accompagné d’un chœur d’enfants dont aucun n’a une origine unique et dont le percussionniste des Balkans fait de l’afrobeat. Le métissage des musiques du monde ne se retrouve pas seulement au niveau des musiques même, mais au niveau du vécu des musiciens.

Les propos de Ralph Boncy concordent avec ceux des autres conférenciers à savoir que la catégorisation des musiques du monde est problématique, même s’il faut faire des catégories pour aider à les cerner et les discerner.

Mais ce que sa conférence laisse sous-entendre est qu’il y aurait deux types de catégories : les catégories plus académiques, plus politiques et il y a les catégories personnelles et plus sociales. Lorsqu’un amoureux de musique écoute les musiques qu’il aime, il ne les écoute pas selon les catégories que les médias prescrivent dans leurs émissions de radio ou selon le classement des magasins de disque, mais selon ses goûts et ses identifications sociales. Tel qu’Yves Bernard le suggère, les catégories ne sont que des chapeaux qui, à l’écoute de la musique même, importent très peu.

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